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A la rencontre des “Enfants de Dacia”

A Mioveni, les voitures Dacia sont une fierté locale. Personne n’oublie que la marque a fait vivre des milliers de gens pendant des décennies avant l’arrivée du français Renault en 1999. Bloc-notes et appareil photo en main, nous sommes allés à la rencontre des habitants. Pour comprendre à quel point l’usine est au cœur de la ville.

L’histoire de Dacia à Mioveni est au départ celle d’une légende. Les habitants racontent que pour choisir l’emplacement de l’usine, Ceausescu aurait pris une carte de la Roumanie et pointé son doigt au hasard. Pour tomber sur Colibaşi, ancien nom de Mioveni. C’est donc ici, près de la ville de Pitesti, à 130 kilomètres au nord-ouest de Bucarest, qu’a été construite en 1966 la fabrique Dacia.

Aujourd’hui, l’usine est toujours là, sur les hauteurs de la commune. Elle surplombe la ville de 35.000 habitants, celle qui lui fournit une grande part de ses travailleurs. Sur les 14.000 employés du site de Mioveni, au moins la moitié habite la ville. Du coup, tout le monde a quelqu’un dans sa famille qui y travaille.

Entre la ville et l’usine, c’est une histoire de travail, mais aussi et surtout d’amour. « L’arrivée de Renault nous a fait du bien, c’est sûr, mais il ne faut pas oublier que cette usine était celle de Dacia avant d’être celle de Renault », raconte Florina Oprea, une dynamique quadragénaire. Rencontrée à la mairie, où elle s’occupe des relations avec la presse, elle se propose d’être notre guide pour la journée. Tant mieux, car les habitants de Mioveni, elle les connaît presque tous.

Oprea redimFlorina connaît presque tous les commerçants de la ville (Crédit photo : Victor Moraes)

Un développement rapide lié à l’usine

Dans la rue, les gens s’arrêtent pour lui parler. De leurs petits problèmes, du maire… « Politique, politique… Ne vous en faites pas », nous confie Florina alors que nous avançons sur le boulevard Dacia. Symbole du développement de la ville, cette rue concentre presque tous les commerces. Banques, restaurants, supermarchés, et même boutiques de paris sportifs, signe d’une population de plus en plus riche. « Tout cela s’est développé parce que ceux qui travaillent à Renault gagnent deux fois plus que les autres, explique Florina. A la mairie, le salaire minimum est de 800 lei (180 euros). A Renault, de 1.500 lei (340 euros).« 

Alors que la chaleur est étouffante, nous arrivons dans le vieux marché couvert. La directrice, Ilinca Vasile, nous reçoit dans la fraîcheur de son bureau. Elle aussi a travaillé à l’usine. A l’époque, elle avait 17 ans et Dacia était toujours 100% roumaine. Aujourd’hui, derrière ses lunettes rondes et sa coupe de cheveux afro, elle porte un regard admiratif sur ses années. « Dacia c’était la discipline et l’organisation, explique la sexagénaire. Après que je suis partie, en 1988, j’ai repris ces principes pour gérer mon marché. »

ilinca redimIlinca a rencontré son mari dans l’usine Dacia. (Crédit photo : Pauline Dufour)

Visiblement émue, elle allume une cigarette et se met à parler du présent. Comme beaucoup d’autres habitants, sa vie dépend de l’usine. « Pas mal d’employés de Dacia viennent faire leur marché chez moi. C’est plutôt une bonne chose, car ils ont plus de moyens que les autres. »

Mioveni, aussi chère que Pitesti

Autour du Boulevard Dacia, il n’y a pratiquement que des immeubles d’habitation. Des logements vétustes parfois, mais aussi des constructions plus récentes qui répondent à l’accroissement de la population. Mais qu’en est-il des prix? Direction une modeste agence immobilière, à la façade jaunie. Au bout d’un long couloir sombre, un petit bureau.

bd dacia redimLe boulevard Dacia, colonne vertébrale de la ville (Crédit photo : Pauline Dufour)

C’est ici qu’Alina Radu, la secrétaire, travaille. Elle nous invite à nous asseoir sur le vieux canapé en velours qui lui fait face, puis nous explique l’état du marché. « Pour acheter, ici, un appartement avec une chambre, on est aux environs de 35.000 euros », lance la jeune femme, vêtue d’un t-shirt à l’effigie de l’agence, dont la mère travaille chez Dacia. « Il y a quelques années, un appartement à Mioveni valait moins cher qu’à Pitesti. Aujourd’hui, ils sont au même prix. »  

alina redimAlina a 27 ans, et comme tous les jeunes ici, elle rêve de travailler à Dacia (Crédit photo : Pauline Dufour)

Etape suivante, la maison de la culture. Florina veut nous y présenter Monica Benghe, qui parle couramment français. Normal, elle l’enseigne. Devant le bâtiment, elle nous raconte son parcours. « Je suis arrivée à Mioveni en 1998 avec mon mari, il travaillait à Dacia, explique la petite brune. Notre premier appartement, on l’a acheté 3.500 dollars (2.560 euros). On est venus ici parce qu’ à l’époque, c’était moins cher. Avant l’arrivée de Renault, la ville était morte. Mais aujourd’hui, c’est au-dessus de nos moyens et je pense qu’on va déménager.» Monica regarde sa montre et se sauve. Elle a un cours à donner dans une demi-heure à Pitesti.

Un dur labeur pour partir en vacances

Florina profite de l’occasion pour nous conduire à l’intérieur de la maison de la culture. A priori, aucun rapport avec Dacia pour une fois. Raté. Dans une minuscule pièce, nous croisons un gros monsieur à l’allure rustre. Il a besoin d’aide pour immatriculer sa voiture. Une Dacia, bien sûr. Une Logan, plus précisément, pour laquelle il a des tas de papiers à remplir.Monica redim légende

Nous en profitons pour lui poser quelques questions. Et là, sans surprise, il nous explique bosser chez qui vous savez. « Comme je travaille à l’usine, j’ai droit à des réductions. Normalement, ma voiture coûte 10.900 euros. Mais je bénéficie de 7% de remise et de 300 euros offerts par l’entreprise. Et je gagne encore 1.500 euros grâce à la prime à la casse. » Au final, sa voiture lui revient à 8.337 euros.

« Et ce n’est pas tout, complète Florina. Tous les salariés de Dacia ont droit à des tickets restaurants. Ils ont aussi une cantine sur place. » Malgré la dureté du travail à la chaîne, qui use les corps et les esprits, tous ici rêvent de travailler pour Renault. «C’est évidemment très fatiguant, confirme Florina. Mais le plus important, c’est l’argent. Ils travaillent comme des fous toute l’année mais ce qui compte, pour eux, c’est de pouvoir partir en vacances. » Chaque année, 350.000 véhicules sortent du site de Mioveni.

Retour sous le soleil de plomb. Nous nous retrouvons sur une place très vaste, entourée de bosquets bien taillés et de bancs propres, qui donne un air très Europe de l’ouest à la ville. Le soir venu, des jets d’eau sortent du sol pour faire encore plus spectaculaire. « Vous êtes venus voir Dacia mais vous savez qu’on est connus pour autre chose? »,  interroge notre guide.

Non, on ne sait pas. Et la réponse ne nous déçoit pas. « On a la plus grande cuillère du monde. » Soit dix-sept mètres de long, taillée dans un seul tronc d’arbre, que nous nous empressons d’aller admirer. Il paraît qu’elle sera homologuée par le Guiness Book dans quelques jours.

cuillère redim

 

Le maire aussi a travaillé à l’usine

Pas de gros bol de soupe à manger à l’horizon. Nous reprenons donc nos pérégrinations, en suivant docilement notre guide. Et tombons sur un petit salon de coiffure. A l’intérieur, trois silhouettes se détachent des carreaux de faïence blancs. Liviu Tuica, le patron, ne coiffe que les hommes. Et avec Dacia à quelques centaines de mètres, il a du travail tous les jours. « Quand c’est jour de paie à l’usine, mon salon est plein », raconte l’homme de 42 ans.

Lui aussi est un ancien employé de Dacia. Il y a travaillé huit ans, de 1990 à 1998, avant de créer son salon. Tout en passant la tondeuse sur la tête d’un client, il livre sa vision de la ville. « C’est un peu gênant que tous les commerces soient dépendants de l’usine. Mais on doit admettre que Renault a apporté la prospérité en ville. »

coiffeur redimLiviu ne regrette absolument pas d’être parti de chez Dacia (Crédit photo : Pauline Dufour)

Epuisés par les heures de marche sous la chaleur de Mioveni, nous retournons à la case départ, l’hôtel de ville. Avec l’espoir de rencontrer le premier édile. Après une heure d’attente, banco. Ion Georgescu nous ouvre la porte de son bureau, qui déborde de tasses, photos, fanions, bibelots offerts lors de visites officielles. « Renault est venu avec du capital, c’est ce dont nous avions besoin », assure-t-il en jetant un coup d’oeil sur sa télé allumée.

Les taxes payées par Dacia, et par deux autres entreprises du secteur nucléaire, représentent 30% du budget de la ville. Le groupe, qui génère 4,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires, pèse 4% du PIB roumain et exporte 93% de sa production. Au niveau individuel, aussi, l’usine pèse beaucoup. «Un employé peut faire vivre toute sa famille avec son salaire», explique l’élu.maire redim

Le maire de Mioveni, lui même un ancien de Dacia, nous a reçus en fin de journée (Crédit photo : Pauline Dufour)

Lui-même en sait quelque chose. Avant d’être maire, il travaillait… à Dacia. Fier comme un pape, l’homme tient absolument à nous offrir un petit souvenir avant que nous ne quittions sa ville. Il prend dans son stock de cadeaux une Duster miniature et une – superbe ! – plaque aux couleurs de la ville.

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